Le Musée des Instruments Anciens de Musique

Un nouveau fonds d'archives traité au MAH

Ancienne institution culturelle genevoise, le Musée des Instruments Anciens de Musique (MIAM) possédait une collection de plus de 350 objets. Installé à la rue Le-Fort pendant plus de trente ans, il est racheté par la Ville de Genève en 1969 et intégré aux musées municipaux. Il fermera ses portes en 1993 et ses archives seront déposées au Musée d'art et d'histoire (MAH). Ces dernières ont récemment été conditionnées et inventoriées, afin d'être valorisées et numérisées.

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Fritz Ernst, Elisa Clerc et Ars Antiqua

Né en 1900, Fritz Ernst est un musicien et collectionneur d'instruments de musique anciens originaire de Zurich. Il a commencé à acquérir des instruments anciens avec son frère Joachim dès 1927. Tous deux habitaient alors au hameau de Sierne, dans une maison proche de l'Arve où de nombreux musiciens et spécialistes venaient admirer leur collection.

Parmi ces musiciens, on retrouve Elisa Isolde Clerc, une violoncelliste genevoise venue visiter la collection de Fritz Ernst en 1945. Elle a alors 35 ans et est professeur de musique et concertiste. À la recherche d'informations pour son cours d'histoire de la musique, elle rencontre le collectionneur qui lui confie l'une de ses violes pour qu'elle se familiarise avec l'instrument.

C'est le début d'une longue et fructueuse collaboration musicale entre ces deux passionnés. Afin de faire jouer ces instruments anciens et de les étudier, ils fondent l'ensemble Ars Antiqua. Spécialisé dans la musique ancienne des XVe au XIXe siècle, ce dernier se produit dans toute l'Europe dès 1948. Concerts à la chandelle et costumes d'époque sont de mise afin d'immerger le public dans l'histoire, grâce à des sons venus du passé.

Les premières années du musée

En 1958, Joachim Ernst quitte Sierne pour s'installer à Bâle. De son côté, Fritz cherche un nouveau lieu qui lui servirait à la fois d'habitation, de musée pour sa collection et de salle de concert pour Ars Antiqua. Il achète une maison au 23, rue Le-Fort qui répond à ces trois critères. Après deux ans d'aménagements et de travaux, le MIAM ouvre ses portes le 2 septembre 1960. Fritz Ernst et Elisa Clerc occupent conjointement le poste de conservateur.

De nombreuses personnalités suisses et genevoises, politiques et musiciens, sont présents pour l'inauguration. Les journaux de l'époque notent par exemple la présence de Pierre Bouffard, Conseiller administratif de la Ville délégué aux Beaux-Arts, ainsi que celle de Monsieur Sacha de Manziarly, consul de France, ou encore d'autres représentants de la Ville de Genève, du Conservatoire et de la Radio Suisse Romande.

Deux mois plus tard, le 14 novembre 1960, la salle de concert du musée est à son tour inaugurée par un Concert d'Ars Antiqua. Le musée est plein à craquer pour sa première soirée musicale. Les concerts d'Ars Antiqua sont ensuite doublés, avec une représentation le vendredi et une le samedi, afin de répondre à la forte demande du public.

Les livres d'or (onze au total !) conservés dans les archives témoignent de l'engouement général pour le musée et ses concerts. Sur 33 ans, on peut lire des dizaines de milliers de messages et de remerciements envers les conservateurs, toujours prêts à renseigner, raconter et surtout jouer avec les instruments du MIAM. Ces archives attestent d'ailleurs de la renommée internationale du musée, avec des visiteurs venus de toute l'Europe et même du monde entier (Etats-Unis, Japon, Mexique, Afrique du Sud, etc.). Le MIAM est également une destination privilégiée des sorties scolaires d'écoles suisses et allemandes, comme en témoignent les nombreux remerciements et salutations des classes venues visiter le musée.

Blog Miam - Rue Lefort

Maison située au 23 rue Le-Fort à Genève qui abritait le MIAM, ©MAH, photo: Maelle Rigotti, 2023

Blog MIAM - Revue de presse

Coupures de presse pour l'inauguration du musée, ©MAH, inv. AA MIAM A-003-001

1969 : La Ville rachète le MIAM

Cependant, malgré son succès, le musée connaît des soucis financiers de plus en plus importants. Il faut préciser que la collection est alors entretenue uniquement par la fortune de Fritz Ernst, sans autre appui financier. En 1968, le musée est en grandes difficultés. Plusieurs offres, arrivées des États-Unis, du Japon et d'Allemagne, proposent de racheter la collection à Ernst. Néanmoins, les deux conservateurs, très attachés à Genève préfèreraient la laisser à la Ville plutôt qu'à une institution culturelle étrangère.

Plusieurs demandes de subventions sont alors adressées à la Ville de Genève pour aider le musée. Des manifestations en faveur de la sauvegarde du musée ont même lieu sur la place du Molard et une Association des Amis du Musée est créée afin d'aider les conservateurs à garder leur collection.

Après une longue bataille juridique et politique, et grâce à de nombreuses lettres de soutiens de la part de plusieurs personnalités du monde de la musique (dont Henri Gagnebin, directeur honoraire du Conservatoire de Genève), la Ville de Genève rachète la collection et le MIAM est intégré aux Musées d'Art et d'Histoire le 1er décembre 1969. Ce rachat par la Ville permet au musée de rester ouvert sans changements majeurs dans son fonctionnement.

Une vie muséale riche

Pendant encore plus de 20 ans, le MIAM continue de voir affluer un public à la fois hétéroclite et passionné. Les concerts s'enchaînent, avec une moyenne de 18 spectacles par an. Ceux-ci font régulièrement l'objet d'articles dans la presse locale, mettant en avant les instruments, les costumes et les interprètes invités par l'ensemble Ars Antiqua.

Le MIAM se définit lui-même comme un musée "vivant". Selon sa brochure de présentation, il se caractérise par :

«1. Les instruments […] disposés en "famille d'instruments" ce qui permet au visiteur de se familiariser avec les "membres" d'une même "famille".

2. L'absence de vitrine, qui permet au visiteur une vision directe et proche […]

3. Les instruments […] parfaitement jouables, raison d'être essentielle de tout corps sonore.

4. Toute visite […] illustrée par le jeu d'un certain nombre d'instruments […]

5. […] la visite du musée peut être suivie d'un petit concert, avec emploi de la collection, donné par l'ensemble ARS ANTIQUA de Genève.

6. […] la série de Concerts mensuels, d'octobre à juin inclus, en salle Musica Antiqua […] Artistes étrangers et suisses collaborent à ces séances de musique ancienne, pour lesquelles bien des instruments de la Collection résonnent. »

Cartes postales MIAM

Cartes postales avec les instruments de musique du MIAM, ©MAH, inv. AA MIAM B-001-003

Les archives, reflet d'un musée vivant

Le décès de Fritz Ernst en 1990 et la vente des locaux du musée par son fils en 1993 ferment définitivement les portes du MIAM, malgré plusieurs tentatives pour le rouvrir dans un autre lieu. Les instruments de Fritz Ernst vont compléter la collection du Musée d'Art et d'Histoire, tout comme les nombreux livres et archives.

Ces archives déjà conséquentes sont ensuite augmentées de divers documents produits par le MAH, montrant l'utilisation ponctuelle des instruments de musique lors d'expositions ou d'autres manifestations. Le fonds s'accroit encore en 2009, avec l'arrivée des archives d'Elisa Clerc. Décédée en 2000 sans héritiers, l'ancienne conservatrice et violoncelliste a fait don de ses instruments, livres et archives privées à la Ville de Genève.

Tout au long de sa carrière, Elisa Clerc ne s'est pas uniquement contentée de promouvoir la musique ancienne via le MIAM et Ars Antiqua, mais a aussi contribué à valoriser la musique contemporaine au sein de la ville. Elle a notamment fondé en 1950 le Centre de Musique Contemporaine et des Premières Auditions, qui soutenait la musique et les compositeurs contemporains. Des archives sur l'administration du Centre, ainsi que ses archives privées concernant sa carrière et celle de son père (Marcel Clerc, violoniste et professeur de musique à Genève et en Allemagne) viennent compléter celles du MIAM, rappelant le parcours musical de la violoncelliste.

Ainsi le fonds MIAM est extrêmement riche, tant par sa documentation que par la diversité de ses supports. Correspondance, photographies, enregistrements, programmes, presse, inventaires et livres d'or du musée sont accompagnés d'objets moins communs, notamment des plaques typographiques et des cartes postales à l'effigie des instruments. Le fonds de près de 3.2 mètres linéaires sera partiellement numérisé au cours de cette année, notamment pour mettre en avant les activités culturelles du MIAM.

Boîtes d'archives

L’entier du Fonds MIAM, posé au Centre de documentation et de recherche pour son conditionnement, ©MAH, photo: Maelle Rigotti, 2023.

Blog MIAM - Enregistrements

Enregistrements de l'ensemble Ars Antiqua sur divers supports, ©MAH, inv. AA MIAM B-004-004

Archives

Ville de Genève, MAH, Fonds MIAM, n° d’inventaire AA MIAM, 1891-2018.

Bibliographie

Bouvier, Fabienne. "Violes de gambes cherchent un toit", Tribune de Genève, 27.02.1992.

Chauvy, Laurence. "Des sons et des styles ressuscitent", Nouvelle revue de Lausanne, 21.03.1984.

Jaccard, Jean-Claude. "Un beau musée d'instruments anciens à Genève", La Feuille de Lausanne, 30.11.1960.

Strubin, Blanche. "Interprètes genevois : Elisa Isolde Clerc. La vraie fête des anciens et des modernes", Tribune de Genève, 27.03.1968.

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