L'art de la carte blanche

À l’occasion de l’exposition Observatoires, Marc-Olivier Wahler et John M Armleder ont échangé sur leur collaboration de longue date et le concept même d’une exposition carte blanche, lors d’un entretien exclusif paru dans le dernier numéro de Genava, la revue du MAH. Les deux complices y partagent, entre anecdotes et réflexions théoriques, les coulisses de leur vision commune de l'exposition. Nous vous proposons de découvrir un large extrait de ce dialogue sans filtre, à lire en intégralité dans l’édition papier de Genava.

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MARC-OLIVIER WAHLER : Tout part de notre rencontre John, et toute cette histoire de carte blanche qui m’a suivi tout au long de ma carrière vient de toi. À l’époque, je dirigeais le Swiss Institute à New York et je voulais t’inviter en imaginant déjà ce que tu proposerais, dans le genre « potache » avec différents niveaux de lecture, différentes couches, une tapisserie, des peintures, des objets divers. Évidemment, tu as fait exactement l’inverse : « On va faire une expo avec une cinquantaine d’artistes, et il n’y n’aura rien à voir. Parce qu’en gros, ce qu’on va leur demander, c’est de produire des œuvres, soit invisibles, soit pas plus grandes qu’un timbre-poste. » C’était peut-être une des expos les plus radicales, les plus incroyables présentées au Swiss Institute. C’était absolument génial ! En entrant dans l’espace, il n’y avait rien, excepté une liste des noms de 50 artistes. Le temps que le regard s’habitue – un peu comme dans l’obscurité ou quand on passe du macro au micro –, on commençait à percevoir toutes ces œuvres installées au sol, au plafond, à la fenêtre, etc. Comment as-tu vécu l’expérience de ton point de vue ? Avais-tu déjà en tête cette exposition avec l’intention de me surprendre et faire l’inverse de ce que j’imaginais ?

JOHN M ARMELDER : Non, pas dans ces termes, mais j’avais toujours eu envie de faire un projet de ce type, et je pensais que tu étais la « victime » idéale. C’est comme ça qu’est né ce projet. Et effectivement, j’ai invité plein d’artistes – dont certains très connus. Ce qui était drôle c’est de voir les gens chercher partout les œuvres. Parfois, les gens ont même cru que l’exposition était annulée.

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Deux hommes en costume noir

John M Armleder et Marc-Olivier Wahler
Photo: Annik Wetter

MOW : Pour nous, les bases de ces expositions « carte blanche » reposent sur les idées avec lesquelles l’artiste arrive. Un peu comme si on scannait son cerveau. C’est pourquoi je choisis des artistes dont je connais la sensibilité pour penser des expositions, et puis surtout penser des expositions qui ne ressembleraient pas à des expositions normales. L’idée, c’est vraiment de choisir des artistes capables d’imaginer des projets uniques, complétement inédits, qu’aucun commissaire d’exposition standard n’aurait la structure mentale pour les exprimer. Et puis, il y a une autre règle très importante : l’artiste ne doit pas montrer son propre travail, car il est là dans un rôle de curateur. Mais John tu es très malin... Quand je t’ai rappelé le principe de ne pas montrer ses propres oeuvres, tu m’as répondu : « Oui, oui, je joue le jeu ! Mais rappelle-toi que dans la collection du MAH, il y a déjà plusieurs centaines de mes oeuvres ! »

JMA : Tout à fait. Ce qu’on a décidé de faire, c’est une promenade autour de certains thèmes, et chaque espace montre une ou plusieurs de mes œuvres issues de la collection, mais elles jouent le rôle d’annonce de la thématique. Après, mes œuvres sont là comme étiquettes pour l’entrée de différentes salles. Ce sont surtout les œuvres des différents autres artistes qui comptent dans les salles. Mais le fait de les avoir choisies les dénature. D’une certaine manière, plus que le fruit de mon choix, elles deviennent mes créations. Pour moi qui ne veux surtout pas coopter quoi que ce soit, cela représente toujours un paradoxe. C’est moi, mais ce n’est pas moi. À chaque fois, il y a cette espèce d’échange sur une idée, avec la même scénographie, où les œuvres se cachent un peu les unes les autres. Parce qu’au fond, ce qu’est intéressant dans les musées, c’est notamment tous les différents processus de monstration. Ça et la manière dont les œuvres et objets sont catalogués, crédités, m’a toujours fasciné. J’ai toujours trouvé intéressant les stratégies de monstration et leurs évolutions. Au fond, l’exposition que nous allons présenter ici joue beaucoup là-dessus, vu que le musée en lui-même est une architecture imposante et immuable.

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Exposition Observatoires - Vue de la salle

Exposition Observatoires
Photo: Annik Wetter

MOW : Finalement, ce format « carte blanche » et le fait d’avoir accès à autant d’objets ne donnent-ils pas plus de liberté ?

JMA : D’abord, est-ce qu’il faut être libéré ? Et de quoi ? Je ne sais pas si ça donne plus de liberté ou si ça donne plus de responsabilité. C’est une plateforme différente, que l’on nous confie sans grammaire et c’est à nous de l’écrire. Ce qui me différencie des cartes blanches précédentes, c’est qu'il y avait une direction qui était donnée par l’artiste-curateur invité – esthétique, ludique, intellectuelle – pour pouvoir comprendre le monde. Moi je ne donne pas d’instructions. Je me déresponsabilise totalement. C’est la collection du MAH qui permet ça.

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