ANÉMONES ET CHRYSANTHÈMES

OU LA DÉCOUVERTE D’UN AUTOPORTRAIT DE VINCENT VAN GOGH 

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L’étude des collections constitue une mission fondamentale de tout musée. Elle est nécessaire et préalable à l’enrichissement, à la conservation, à la valorisation et à la transmission d’un patrimoine. Elle permet de comprendre les points forts et les lacunes d’une institution, d’en définir l’histoire et l’identité, contribuant ainsi à son rayonnement. Dans le cadre de la publication De bleu, de blanc et de rouge. Catalogue des peintures françaises du XIXe siècle avec la collaboration de l’Université de Genève, cette étude s’applique à un corpus de 212 tableaux, qui ont fait chacun l’objet d’une enquête systématique associant les domaines de la conservation-restauration et de l’histoire de l’art.

En examinant ici le cas du Bouquet de fleurs dans un vase bleu peint par Vincent van Gogh (1853-1890), nous proposons de nous focaliser sur deux aspects de l’enquête : d’une part, la traçabilité de l’œuvre ; d’autre part, son processus de création.

ORIGINE ET PROVENANCE

Peint à Paris durant l’été 1887, le Bouquet de fleurs (voir p. 43) a appartenu à la famille van Gogh (à son frère Théo, puis à sa sœur Elisabeth du Quesne van Gogh), avant son acquisition en 1925 par le collectionneur Daniël George van Beuningen à Rotterdam. Mis en vente par la galerie Beyeler à Bâle, il est acquis en 1963 par Lucie et Ernst Schmidheiny avant d’être déposé au Musée d’art et d’histoire en 1990. Sa provenance a pu être reconstituée par les archives privées, d’anciennes photographies et catalogues d’exposition, ainsi que par des inscriptions laissées au revers du tableau et de son cadre. Trois étiquettes imprimées nous renseignent ainsi sur la présence de l’œuvre dans une exposition à Londres (1929), à Amsterdam (1930) ainsi que dans la galerie de Jacques Goudstikker en 1933 (fig. 1).

Etiquettes manuscrites anciennes

Fig. 1 Étiquettes imprimées et manuscrites collées sur une toile de protection montée au revers du tableau

PROCESSUS DE CRÉATION

L’étude matérielle de l’œuvre livre nombre de traces et d’indices qui permettent non seulement de reconstituer l’histoire d’un tableau depuis le moment de sa réalisation, mais aussi de comprendre son processus de création. Elle permet ainsi d’établir l’identité d’une œuvre d’art, son attribution, son statut (original, réplique, copie, pastiche, falsification) et sa place dans le processus créatif (ébauche, esquisse, étude, ricordo). Le Bouquet de fleurs est une peinture à l’huile réalisée sur une fine toile de lin montée sur un châssis à extension et qui porte la marque au pochoir et à l’encre noire du fournisseur parisien Dubus (fig. 2). Établie au 60, boulevard Malesherbes entre 1877 et 1897, cette maison fournit en matériaux artistiques des peintres comme Gustave Caillebotte, Henri de Toulouse-Lautrec ou Claude Monet. Sur le plan stylistique, le tableau peut être daté de l’été 1887, au moment où le peintre, au contact de la scène parisienne, éclaircit sa palette et développe une facture faite de touches colorées juxtaposées. Dans l’angle inférieur gauche, le tableau porte également la discrète signature « Vincent » (fig. 3). L’examen en réflectographie infrarouge a révélé sous la couche picturale un tracé précis pour positionner le vase, tandis que la radiographie numérique, nécessaire à l’observation en profondeur des couches de peinture, a mis en évidence la présence d’un profil que l’on interprète aisément comme celui du peintre (fig. 4).

Tampon de la maison Dubus

Fig. 2 Marque au pochoir et à l’encre noire de la maison Dubus au revers de la toile

Signature de Van Gogh

Fig. 3 Signature de couleur vert d’eau sur fond bleu (bord gauche)

Radiographie du tableau

Fig. 4 La radiographie numérique révèle ici la présence d’un autoportrait de profil tourné vers la droite, dont le front, l’arcade sourcilière prononcée, l’arête nasale et la barbe fournie identifient les traits du peintre lui-même (voir fig. 5). Notons que Vincent van Gogh conserve la même orientation verticale du tableau pour réaliser son Bouquet de fleurs

AUTOPORTRAIT À LA BARBE

La découverte inattendue de cet autoportrait permet de préciser la datation du tableau, puisqu’il peut être comparé à celui du Van Gogh Museum d’Amsterdam dont les dimensions sont identiques et qui, daté entre octobre et décembre 1886, présente une morphologie semblable (fig. 5). L’observation de notre tableau en lumière rasante n’ayant pas permis de déceler les reliefs de ce profil à la barbe, il est fort probable que les parties les plus saillantes aient été arasées au couteau. Relevons également qu’aucune couche intermédiaire, à base de blanc de plomb par exemple, n’a été appliquée pour isoler la première composition du Bouquet de fleurs, aujourd’hui visible. La découverte de cet autoportrait nous renseigne donc sur une pratique déjà observée chez Vincent van Gogh qui consiste au réemploi d’une ancienne composition comme support pour un nouveau tableau. Manque de moyens ou témoin d’une expérimentation constante ? La recherche menée sur ce sujet par l’équipe néerlandaise du Van Gogh research project 1 a montré qu’entre 1884 et 1888, plusieurs dizaines d’œuvres de l’artiste ont été surpeintes de sa main : « Peindre coûte cher », écrit-il, «et il faut peindre beaucoup ».

Autoportrait de Vincent van Gogh

Fig. 5 Vincent van Gogh, Autoportrait à la pipe, 1886 Huile sur toile, 46 x 38 cm, Van Gogh Museum, Amsterdam (Vincent van Gogh Foundation), inv. s0158V1962. Ce portrait présente les mêmes caractéristiques physiques que le profil découvert sous le Bouquet de fleurs

NOUVEAU REGARD SUR LA COLLECTION

Notons que, dès l’été 1887, certaines de ses toiles – peintes au revers – témoignent d’une démarche pragmatique qui lui permet de conserver en atelier et vraisemblablement à titre d’étude des compositions peintes sur la face. Ces pratiques semblent toutefois disparaître après son installation à Arles, lorsque sa situation financière s’améliore. En effet, son frère Théo réglera, à partir du mois d’avril 1888, l’ensemble des fournitures commandées aux maisons parisiennes Tasset & Lhote et Au Père Tanguy. À travers de telles découvertes, l’étude des collections renouvelle en profondeur notre regard sur les œuvres, y compris celles que l’on croit connaître. Dynamique par définition, elle met à jour nos connaissances sur les pratiques artistiques du passé. Vivantes et sources inépuisables de plaisir, les œuvres d’art, quant à elles, nous questionnent et exigent, à leur tour, d’être questionnées.

Notes

  • 1.

    Marije Vellekoop, Nienke Bakker, Maite van Dijk, Muriel Geldof, Ella Hendriks, Birgit Reissland, Van Gogh à l’œuvre, Van Gogh Museum, Amsterdam, 2013

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